Interview de Cained : Landscape of the Mind #10 / Et Hadopi ?

cained

Pour sa dernière question, dans cette longue interview de Cained, et pour la sortie de son album Landscape of the Mind, j'ai voulu demandé à cette jeune artiste ce qu'elle pensait de la loi hadopi, cette loi censée, justement, protéger les artistes. J'ai eu une première réponse assez neutre, mais j'ai essayé de la motiver un peu pour qu'elle se mouille un peu plus ; en bien ou en mal, c'était son opinion à respecter. Comme vous allez le voir dans sa réaction, cette fameuse loi hadopi, dont notre gouvernement nous en dit que du bien, n'est peut-être pas non plus perçue comme une loi bénéfique pour ceux qui comme elle, se mettent à réfléchir... Enfin, elle a écrit cet article bien avant cette étrange tribune sur la fin des maisons de disques et producteurs qui fait réagir à juste titre.

La hadopi : une solution utile et viable, en tant qu'artiste ?

Je ne vois pas en quoi la Hadopi pourrait être une solution utile pour les artistes. Je n’y vois qu’un appareil répressif pour les internautes. Des discours violents, des expressions maladroites comme ce « délit de négligence caractérisée » ont réussi à nous monter les uns contre les autres en créant au passage un tas d’amalgames, par exemple : la notion d’ayant droit. Maintenant, certains internautes pensent que je suis le même ayant droit qu’une Major. A l’instant, je viens de lire les requêtes des professionnels du cinéma et c’est encore ultra violent.

D’entendre en ce moment le tambourinage du prétendu mérite de la Hadopi qui aurait fait fuir les utilisateurs des P2P vers le streaming et le direct donwload tend à me faire penser qu’il n’est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Ils gaspillent du temps, de l’argent à essayer de maîtriser de nouveaux médias qui ne cesseront de se créer et d’évoluer. Ils s’entêtent au nom de la préservation d’un système musical et de ses intérêts alors que ce système a fait son temps.

La Hadopi n’est pas une loi qui favorise une quelconque construction. Plutôt que de traquer l’illégalité, je préfèrerais voir un vrai questionnement sur un nouveau système de rétribution qui nourrirait la source de la création et favoriserait la diversité culturelle. Cette réflexion là me parait plus importante que la seule question de la répression et ne devrait pas uniquement tenir compte des doléances des grosses maisons de productions qui malgré leur puissance sont en minorité face à la masse de créateurs qui se diffusent sur internet. La Spedidam, par exemple, a aussi des doléances. Elle n’a rien gagné avec la Hadopi. Aller encore et toujours vers la valeur marchande des grosses maisons de productions ou étendre la réflexion pour favoriser la diversité culturelle que proposent les créateurs sur internet ? AMHA, c’est un plus grand défi et la réflexion devrait se faire avec tout le monde.

Actuellement, on entend encore un discours de la décadence qui dénigre ou nie la création que l’on trouve sur internet. Il subsiste toujours cette idée que seule une superproduction signée est un gage de valeur artistique. Pourtant, il suffit de surfer 30mn sur Youtube (NDLR : petite pensée pour Mattrach) ou Jamendo... pour se rendre compte qu’il y a de la création de qualité sur internet et énormément de potentiel qui n’attend qu’un peu de ressources pour se développer.

Pour l’instant, la pluie et le beau temps ne veut encore alimenter que les mêmes plantes. Il y a pourtant une jungle derrière qui pourrait verdoyer (rhoo je parle comme Arnaud Montebourg). Quand le discours très pratique de la décadence n’est pas le fait d’artistes et de critiques spécialisés, il est souvent celui d’une idéologie qui veut instaurer son petit monde. (N’y a qu’à feuilleter l’Histoire pour se le rappeler).

Je trouvais qu’un type de licence globale pouvait être intéressant tant pour l’artiste que pour l’internaute. J’avais trouvé que Martine Aubry avait eu le mérite d’exposer un principe d’ ‘accès-rétribution-création’ sans mépriser les internautes.

Et si la Hadopi n’était pas abandonnée et devenait un appareil répressif grandissant ?

La diversité culturelle se réduirait encore. Elle aurait peu de moyens de création, de diffusion, de visibilité. La routine quoi (rires). Peut-être aurais-je de multiples nouvelles contraintes pour diffuser un titre, une vidéo... Mais techniquement, juridiquement, moralement, je ne vois pas comment il serait possible de bloquer un MegaVideo par exemple ou d’obtenir des FAI qu’ils filtrent, ou instaurent un DPI... et la Hadopi aurait toujours du retard face à la multiplicité des nouveaux médias. (Ce sont des informaticiens qui m’ont expliqué ça tu penses bien). NDLR : La loi SOPA aux Etats-Unis va en ce sens.

J’ai vu le slogan suivant posé à côté du visage de Frédéric Mitterrand : Sans Hadopi la culture serait accessible à tous. Ne laissez pas vos enfants se cultiver. Laissez la culture aux riches.

Bien évidemment, le problème est là aussi. Un peuple cultivé et curieux, quelle horreur ! C’est la fin des haricots ! Ca me fait penser à ce que développait Louis Althusser dans Appareils Idéologiques d’Etat. Il y est question d’école. Alors internet, ce n’est pas l’école mais c’est un outil culturel... Ce serait dommage de tout bousiller. Ce serait grave pour le peuple.

Les enjeux économiques sont emmêlés avec les enjeux culturels. Ce nœud là est vieux. Je considère internet comme une gigantesque bibliothèque culturelle (dans laquelle il faut faire un tri, soit). Dans les bibliothèques non virtuelles, il y avait déjà des problèmes quand j’étais à la fac. Etudiants et enseignants photocopiaient des tonnes de pages de livres à la B.U et ça posait des problèmes aux éditeurs... Il y a peu de temps, je relisais William Morris qui a consacré sa vie à l’artisanat auquel la production marchande avait déjà porté un coup fatal. Pour lui le bonheur d’une société se mesurait à l’aune de son art.

Quand j’ai entendu que Michel Onfray n’allait pas plus loin que l’idée de protection en évoquant la Hadopi, j’ai trouvé ça dommage. Peut-être n’utilise-t-il pas beaucoup internet, je ne sais pas. J’aimerais entendre des philosophes dans le débat. Ce serait bien plus intéressant et il est toujours plus sain d’avoir une philosophie derrière une idée économique. En tout cas, il me semble. Ars Industrialis est une association intéressante et active mais on les entend trop peu.

J'aurai aimé que tu me dises aussi quel type de modèle "économique" tu penses utile pour les artistes.

C’est hypeeer compliqué, il y a des analystes pour ça (rires) mais j’ai quand même vu une évolution de mes petits yeux. Il y a plusieurs années, j’étais inscrite sur le (regretté) site Bnflower qui proposait de découvrir et faire découvrir des artistes indépendants. J’étais sous Creative Commons donc j’avais trouvé l’idée de Bnflower sympa. Je n’avais pas vraiment de style favori à l’époque, ça partait dans tous les sens : acoustique, électro, jazzy... mais peu importe, ça permettait à tous de suivre le processus de création, sa progression, son orientation... On ne te rangeait pas dans une case avec une étiquette. Le site Bnflower et le concept en étaient aussi au tout début, la communauté encore petite mais j’avais fait de jolies rencontres, c’était déjà bien mieux que Myspace car il y avait un échange réel. En gros, chaque artiste était une Flower et chaque blogueur-diffuseur était une Bee. L’un et l’autre faisait un échange de visibilité à l’aide du site, des blogs et d’un Widget (le premier widget que j’ai vu). Ignazio Lo Faro, le fondateur, était très actif. J’ai commencé à y être moins présente quand je suis allée jouer avec des groupes de reprises à Lille. Je n’avais plus beaucoup de temps pour écrire et ça ne collait plus au concept qui proposait de découvrir des contenus libres.

Par la suite, j’ai suivi ce que faisait Sananda Maitreya (ex Terence Trent d’Arby). Après avoir changé de nom et déménagé en Italie, il s’est dégagé de sa Major pour se produire via Weed en utilisant d’abord sa base de fans puis en tentant d’élargir sa communauté. Comme tu peux le lire ici, le concept était séduisant mais il reposait sur DRM. Sananda avait l’air bien parti à l’époque. Ignazio Lo Faro était également le fondateur du système Weed France. J’ai appris il y a peu que Weed France était mort. Aujourd’hui, Sananda Maitreya vend ses chansons depuis son site web via l’intermédiaire de la Banca Sella.

Finalement, les labels participatifs comme Akamusic sont les enfants de ces premières initiatives (il y en a eu d’autres, je ne cite que celles que j’ai croisées). La différence majeure entre ces anciens concepts et les labels participatifs relève de la notion d’indépendance : Libre vs Edition. Le point commun essentiel réside dans la notion de communauté. Le groupe de rap 1995 illustre un exemple de réussite indépendante avec une communauté via l’utilisation d’internet, des réseaux, de Youtube... et de très peu de pub. Chez Akamusic, il y a des droits d’édition pour les artistes mais aussi une liberté totale de création si bien que leur catalogue a le mérite de proposer de la diversité culturelle de qualité.

Artistes et internautes peuvent donc partager de la musique et bien d’autres choses ensemble. J’ai déjà évoqué ce qu’était la communauté dans une de tes questions. J’ajouterais juste qu’elle est devenue un élément majeur mais une entité fragile, difficile à comprendre car composée d’individus différents, avec des attentes différentes, des modes de consommation différents, des modes de communication différents...

Les nouveaux modèles de production musicale sur internet sont en développement. Socialement, il est tout nouveau pour moi aussi de gérer une communauté. Il y a beaucoup d’outils sur internet qu’il faut que j’apprenne à maîtriser. La musique aujourd’hui, c’est peut-être penser au-delà de celle-ci, avec une communauté, mais toujours dans un aspect créatif pas pour avoir un buzz à tout prix. Cette notion de communauté participative n’est pas encore comprise par beaucoup de gens non plus. Dans le dernier numéro de KR Home-Studio, j’ai lu que MMC avait fait un partenariat avec la Fnac pour faire découvrir le crowdfunding à de nouveaux publics. Le questionnement non plus sur la Hadopi mais sur un système de rétribution qui nourrirait la création permettrait aussi au public d’en savoir un peu plus.

Pour conclure, je pense que la clé réside dans le participatif à travers le crowdfunding, l’idée de licence, de souscription, d’abonnement, de forfait... et d’autres systèmes que le système pub actuel. Je ne peux pas te parler de tout ce qui est abonnement via la téléphonie, ni de ce qui est en connexion avec internet autre qu’un ordi, ni de technique de données... J’utilise iTunes mais je n’ai pas d’iTrucs. Je suis inscrite sur Spotify mais je ne l’ai pas encore essayé. Économiquement, ça se passe déjà par là aussi et j’ai du retard. Question : combien d’abonnements aurai-je souscrit dans 10 ans ? Ca m’inquiète (rires)


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